Amour et Vérité

"L'avenir de l'humanité passe par la famille"
Jean-Paul II
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Intervention 6e colloque Marc Aillet

L’ÉVANGILE DE LA VIE

DANS LA MISSION PROPHÉTIQUE DE L’ÉGLISE


La vie humaine est-elle toujours un bien ?  Il n’est pas facile de répondre à cette question à l’heure où notre société connaît une inquiétante « éclipse de la valeur de la vie ». Confronté à de nombreuses et douloureuses situations, beaucoup de nos contemporains ont du mal à y répondre de manière tranchée et expriment plus volontiers leurs doutes, leurs interrogations, voire leur révolte : la vie est-elle encore un bien lorsqu’elle est condamnée à un mal incurable ? Est-elle encore un bien lorsqu’elle n’est pas désirée parce qu’elle contrarie des équilibres humains réels, d’ordre économique, social ou psychologique ? Ou bien lorsqu’elle risque d’accroître des situations de famine et de précarité, comme en connaissent tant de pays en voie de développement ? La vie est-elle un bien lorsqu’elle vient au monde avec un handicap grave qui la limite dans sa capacité d’épanouissement humain plénier ? La vie humaine est-elle toujours un bien lorsqu’une malformation génétique invalidante est détectée à l’état embryonnaire, la condamnant parfois même à la non viabilité à plus ou moins court terme ? On pourrait prolonger la litanie à l’infini.

La réponse de l’Église, nous la connaissons : elle est sans appel. Oui, la vie est toujours un bien, car elle est toujours un don de Dieu qui seul est l’auteur de la vie et peut la mener à sa perfection. Comme le souligne Jean Paul II dans son encyclique Evangelium Vitæ, c’est précisément dans les situations de souffrance, qui défient la foi et la mettent à l’épreuve, que la Révélation fait le mieux saisir la bonté absolue de la vie humaine : « Toutes les choses que Dieu a faites sont bonnes en leur temps », déclare le Qohélet (3, 11). C’est encore dans la précarité de l’existence humaine que Jésus portera à son accomplissement le sens de la vie : comme l’écrit encore Jean Paul II, « C’est dans la vie même de Jésus, du début jusqu’à la fin, que l’on retrouve cette singulière ‘dialectique’ entre l’expérience de la précarité de la vie humaine et l’affirmation de sa valeur » (EV 33). L’affirmation de la valeur et de l’inviolabilité de toute vie humaine, depuis sa conception jusqu’à sa mort naturelle, non seulement n’est pas étrangère aux situations douloureuses auxquelles nos contemporains sont souvent confrontés souvent sans résistance, mais, dans la Révélation comme dans le discours de l’Église, elle jaillit du cÅ“ur même de la souffrance que Jésus a précisément assumée pour faire triompher la vie : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10).


I. La mission prophétique de l’Église


Cependant, lorsque l’Église proclame la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine, en réaffirmant les grands principes de la morale naturelle ou en dénonçant les dérives éthiques de la société actuelle, elle n’est pas entendue, voire elle provoque l’indignation générale. Se vérifie ainsi la pertinence de ces lignes de Jean Paul II, dans son encyclique Veritatis Splendor : « La doctrine de l'Eglise (…) est maintes fois comprise comme le signe d'une intolérable intransigeance, surtout dans les situations extrêmement complexes et conflictuelles de la vie morale de l'homme et de la société aujourd'hui, intransigeance qui contrasterait avec le caractère maternel de l'Eglise. Cette dernière, dit-on, manque de compréhension et de compassion. » (n. 95). La polémique suscitée l’an dernier par la position de la commission bioéthique et vie humaine de l’observatoire sociopolitique du diocèse de Fréjus-Toulon sur les dérives éthiques financées par le téléthon en est l’illustration. Avec ses grands principes, l’Église se tiendrait bien loin des préoccupations concrètes des hommes et des femmes d’aujourd’hui.


C’est ainsi que leurs pères traitaient les prophètes


Sans doute cette incompréhension, souvent l’expression de réelles souffrances, n’est-elle jamais complètement évitable. Ce que le Pape Jean Paul II précisait dans l’encyclique Evangelium Vitæ : « Dans l'annonce de cet Evangile, nous ne devons pas craindre l'hostilité ou l'impopularité, refusant tout compromis et toute ambiguïté qui nous conformeraient à la mentalité de ce monde (cf. Rm 12, 2). » (n. 82). Et dans son livre entretien, Entrez dans l’Espérance : « Lorsque la vraie doctrine est impopulaire, il n’est pas permis de rechercher la popularité au prix d’accommodements faciles ». Jésus n’avait-il pas prévenu ses disciples : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait son bien ; mais parce que vous n’êtes pas du monde, puisque mon choix vous a tirés du monde, le monde vous hait. Rappelez-vous la parole que je vous ai dite : le serviteur n’est pas plus grand que son maître » (Jn 15, 18-20). N’est-il pas précisément venu dans le monde pour « rendre témoignage à la Vérité » (Jn 18, 37) jusqu’à mourir sur une croix ? N’a-t-il pas provoqué par son discours du Pain de vie à la synagogue de Capharnaüm, par exemple, le départ de nombreux disciples, sans chercher à les rattraper ou à se justifier du scandale ainsi causé : « Cette parole est trop dure à entendre, qui peut l’écouter ? » (Jn 6, 60).

C’est que l’affirmation de ce que Benoît XVI a qualifié cette année devant des parlementaires européens de « principes non négociables », comme l’est celui de la valeur et de l’inviolabilité de la vie humaine depuis sa conception jusqu’à son terme naturel, appartient à la mission prophétique de l’Église : au-delà des lois de la communication humaine proprement dite, elle voit plus loin que les réactions affectives provoquées par ses interventions. Elle sait, comme l’écrivait Jean Paul II, qu’« En réalité, la vraie compréhension et la compassion naturelle doivent signifier l'amour de la personne, de son bien véritable et de sa liberté authentique. Et l'on ne peut certes pas vivre un tel amour en dissimulant ou en affaiblissant la vérité morale, mais en la proposant avec son sens profond de rayonnement de la Sagesse éternelle de Dieu, venue à nous dans le Christ, et avec sa portée de service de l'homme, de la croissance de sa liberté et de la recherche de son bonheur . » (VS n. 95).


C’est la raison pour laquelle, l’Église doit annoncer, à temps et à contre temps, sans se décourager jamais, l’Évangile de la Vie, au risque d’être incomprise et impopulaire. N’est-ce pas le lot des prophètes que d’être rejetés : « Heureux êtes-vous si les hommes vous haïssent, s’ils vous frappent d’exclusion et s’ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme (…) C’est bien ainsi que leurs pères traitaient les prophètes » (Lc 6, 22-23), déclare Jésus en conclusion des Béatitudes.


La leçon du prophétisme d’Israël


C’est en effet la grande leçon du prophétisme d’Israël que l’Église doit accueillir avec attention pour assumer de manière authentique sa mission prophétique dans le monde d’aujourd’hui. Cette mission consiste à transmettre un message qui rencontrera nécessairement l’opposition, de la même manière que Jésus disait à ses disciples « qu’il lui fallait partir pour Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des chefs des prêtres et des scribes, être tué et le troisième jour ressusciter » (Mt 16, 21).

Toute l’histoire du prophétisme hébreu nous enseigne que le vrai prophète est celui qui est créé par Dieu pour transmettre au peuple d’Israël — et à travers lui, à toute l’humanité — un message de la part de Dieu ; souvent contre son gré, signe de l’authenticité même de sa vocation. Ce message porte précisément sur l’avenir de l’homme qui doit s’accomplir en Jésus-Christ, en qui l’homme est restauré dans sa pleine dignité d’image de Dieu. La Bible fait bien la différence entre les prophètes de cour qui annoncent aux puissants ce qu’ils veulent entendre et le vrai prophète qui communique un message qui dérange la « vieille humanité » toujours tentée par le paganisme et l’idolâtrie. Le prophète doit se faire l’interprète  du dessein de Dieu  de créer une humanité sainte, qui est en genèse dans le peuple élu. Mais l’homme pécheur répugne à ce projet de Dieu et le prophète est toujours persécuté.


En même temps, cet avenir de l’humanité, qui échappe à l’homme d’aujourd’hui comme d’hier, parce que sa conscience est blessée par le péché ou rendue aveugle par les « structures de péché » qui l’enserrent,  est en puissance dans le cÅ“ur de tout homme : c’est la « grammaire transcendante » évoquée par Benoît XVI dans son message pour la journée mondiale de la paix 2007, que l’homme est appelé à déchiffrer pour en faire le programme de sa vie.


La manière prophétique de Jésus


Un rapide survol des évangiles nous permet de voir combien la manière avec laquelle Jésus accomplit sa mission prophétique est instructive. Quand il enseigne dans les villes et les villages, au tout début de son ministère public, il s’attire la haine et la réprobation des scribes et des pharisiens, donc des notables juifs, de l’intelligentsia de son temps, ceux qui encadrent le peuple. Mais la foule, au dire des évangélistes, était frappée par son enseignement car il enseignait en homme qui a autorité et non comme les scribes (cf Mc 1, 22). Ces gens sentaient d’instinct que son discours les « augmentait », les renvoyait aux sources mêmes de leur être (auctor = auteur, source). De manière plus pédagogique que chronologique, Luc a intentionnellement placé le retour de Jésus à Nazareth, dans sa patrie, au tout début de son récit du ministère public. La mission de Jésus commence ainsi, contre toute attente, par une prédication manquée : et même, il scandalise ses compatriotes qui le poussent hors de la ville. « Mais lui, passant au milieu d’eux, dit l’évangéliste, allait son chemin » (Lc 4, 30). Autrement dit il divise son auditoire en deux : il s’attire la haine des cÅ“urs fermés, mais séduit les hommes de bonne volonté.

    Après cela, Jésus décidera de se retirer en dehors des villes, dans des endroits déserts, au bord du lac de Tibériade ; et c’est là qu’il livrera l’essentiel de son enseignement sur le Royaume des Cieux et sa justice aux foules qui le rejoignent en grand nombre, avides d’entendre sa Parole, en quête de sens et de bonheur. Quand Jésus ouvre la bouche pour instruire ces foules de pauvres, marqués par toutes sortes d’épreuves physiques, morales, sociales, économiques, de quoi leur parle-t-il ? Il leur parle des exigences de justice à laquelle il appelle ses disciples sans doute et dont le Sermon sur la montagne est rempli ; mais il leur montre aussi comment ces exigences répondent au désir de bonheur qui est dans leur cÅ“ur, car il sait que le désir du bonheur est le premier sentiment moral de l’homme, avant même le sentiment du devoir ! Rejoignant ainsi la sagesse philosophique des grecs, à commencer par Aristote dans son Éthique à Nicomaque, Jésus répond aux désirs des hommes de tous les temps. Les Béatitudes qui introduisent tout le Sermon sur la Montagne, où Jésus répète jusqu’à huit fois « heureux, bienheureux », sont la clé d’interprétation de tout l’enseignement moral exigeant du Christ (cf Mt 5-7).

    Autrement dit : Jésus commence par proclamer la Vérité haut et fort, au risque d’être rejeté, puis il enseigne les hommes de bonne volonté qui ont été touchés au fond d’eux-mêmes par cette proclamation.


    Et si Jésus se fait pédagogue pour annoncer la vérité morale aux foules de son temps, il n’y a que les hommes de bonne volonté qui adhèrent volontiers à son message, ceux visés par l’oracle du prophète Isaïe que Jésus s’attribue à lui-même dans la synagogue de Nazareth en disant : « Il m’a envoyé porter la Bonne nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18). Ceux dont la disponibilité à la Vérité le fait exulter de joie sous l’action de l’Esprit Saint et lui arrache cette belle prière d’action de grâce : « Père, Seigneur du Ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits » (Lc 10, 21). Pour autant, cette proclamation n’a pas le même effet sur les cÅ“urs endurcis qui croiront même avoir raison de lui à l’heure où il sera livré aux mains des hommes. Jésus n’est pas venu pour abolir la loi ou les prophètes : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17). Et en effet la huitième béatitude est ainsi formulée : « Heureux serez-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on dit faussement toute sorte de mal contre vous, à cause de moi. Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux ! C’est ainsi qu’on a persécuté les prophètes qui vous ont précédé » (Mt 5, 11-12).

Jésus se situe donc dans la lignée des prophètes d’Israël et appelle ses disciples à faire de même. Il les prévient sur les conditions de leur mission prophétique : les vrais prophètes sont nécessairement rejetés ! Rejetés par les puissants, ceux qui exercent un pouvoir sur leurs contemporains, les décideurs de la vie publique, ceux auxquels les medias donnent une audience. Mais les petits, les pauvres, les hommes de bonne volonté, ceux qui n’ont pas la parole, à qui l’on refuse l’accès à la Vérité, que l’on désoriente en brouillant leurs repères, sont rejoints dans leur cÅ“ur et alors tout devient possible, même si les autres auront raison  du prophète. Voilà pourquoi l’Église n’hésite pas à proclamer publiquement l’Évangile de la vie : annonçant, dénonçant, mais s’engageant aussi. Les Papes — je pense particulièrement à Jean Paul II et à Benoît XVI — nous en donnent un exemple éclatant, ne manquant aucune occasion de rappeler sans concession la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine. Ils savent très bien que l’opposition du monde à leurs déclarations sera surmédiatisée, provoquant des salves d’indignation : s’ils n’hésitent pas à braver ces levées de bouclier, c’est parce qu’ils savent que les hommes de bonne volonté, au-delà des déchaînements médiatiques, seront touchés !

C’est le style utilisé aussi par le cardinal André Vingt-Trois, nouveau président de la Conférence des évêques de France, dans le discours de clôture de l’assemblée plénière de Lourdes : « Notre mission, c’est aussi d’alerter les consciences de nos contemporains. Nous le savons, les occasions ne manquent pas. La prochaine révision des lois de bioéthique supposera des interventions qualifiées auxquelles une cellule de notre conférence travaille déjà. Mais, plus profondément que les prises de position nécessaires sur tel ou tel sujet particulier, c’est tout un état d’esprit qui est en cause, une mentalité. Tous doivent travailler à ce niveau de profondeur où affleure la question de l’homme, de sa dignité et de sa vocation. Nous ne pouvons rester comme des chiens muets quand nous voyons se développer une sorte d’instrumentalisation rampante de la personne humaine ».


II. La mission prophétique de l’Église rejoint la conscience de tout homme


C’est que, en proclamant haut et fort la Vérité sur la vie — ce qui passe aussi par la dénonciation du mal, de toutes les atteintes à la dignité de la vie humaine —, l’Église, qui est « experte en humanité », selon l’expression de Paul VI, sait qu’elle rejoint la conscience de tout homme et ne doute pas qu’elle trouvera un écho profond dans le cÅ“ur de toute personne de bonne volonté. Les Papes, depuis Jean XXIII, ont d’ailleurs pris l’habitude d’adresser leurs encycliques non seulement au monde catholique mais aussi « à tous les hommes de bonne volonté ». L’Église a la conviction, qu’elle tire à la fois de la raison naturelle, de l’Écriture Sainte et de la Tradition, que la splendeur de la Vérité morale éclaire la conscience de tout homme : « Le Verbe est la lumière véritable qui éclaire tout homme, en venant dans le monde » (Jn 1, 9).

La Vérité réaffirmée par l’Église avec force, loin d’être abstraite ou éloignée des préoccupations quotidiennes de tout un chacun, comme on lui en fait souvent le grief, est inscrite au plus intime de la conscience. Comme l’écrit Jean Paul II : « Dans le Christ, en effet, est définitivement annoncé et pleinement donné cet Évangile de la vie qui, déjà présent dans la Révélation de l’Ancien Testament, et même inscrit en quelque sorte dans le cÅ“ur de tout homme et de toute femme, retentit dans chaque conscience ‘dès le commencement’, c’est-à-dire depuis la création elle-même, en sorte que, malgré les conditionnements négatifs du péché, il peut aussi être connu dans ses traits essentiels par la raison humaine » (EV 29). Nous avons tous maints témoignages qui attestent de la réalité de cette loi inscrite dans le cÅ“ur de l’homme, « que l’homme ne s’est pas donné à lui-même mais à laquelle il est tenu d’obéir » (Gaudium et spes n. 16), ce que saint Paul relevait en disant: « Ils (les païens privés de la Loi) montrent la réalité de cette loi inscrite en leur cÅ“ur, à preuve le témoignage de leur conscience, ainsi que les jugements de blâme ou d’éloge qu’ils portent les uns sur les autres » (Rm 2, 14-15). Je pense à cette jeune fille de mon groupe d’aumônerie du lycée de Saint-Raphaël, qui réagissant au discours exigeant du pape Jean Paul II devant 50 000 jeunes réunis au Stade Gerland de Lyon en 1986, me confiait malgré sa vie en contradiction avec les exigences morales martelées par le Pape : « J’étais profondément d’accord avec lui ». Et le Saint-Père, en réponse à la question : « Très Saint-Père, ne nous donnez pas des interdits, donnez-nous des raisons de vivre ! », avait fait cette remarque lumineuse : « En vous transmettant les exigences de l’Évangile, je vous ai donné des raisons de vivre. Cependant il y a quelque chose qui est toujours interdit, c’est le mal moral ! Mais ce n’est pas le Pape qui vous l’interdit, c’est votre conscience ». « Le premier Pape, disait le Cardinal Newman, converti de l’anglicanisme, c’est la conscience ».

Dans ce sens, le Pape Benoît XVI écrit  dans son message pour la journée mondiale de la paix 2007 : « La « grammaire » transcendante, à savoir l'ensemble des règles de l'agir individuel et des relations mutuelles entre les personnes, selon la justice et la solidarité, est inscrite dans les consciences, où se reflète le sage projet de Dieu (…). Dans cette perspective, les normes du droit naturel ne doivent pas être considérées comme des directives s'imposant de l'extérieur, contraignant presque la liberté de l'homme. Au contraire, elles doivent être accueillies comme un appel à réaliser fidèlement le projet divin universel inscrit dans la nature de l'être humain » (La personne humaine, cÅ“ur de la paix, n. 3).


    Elle parie sur la dignité de la conscience


En cela l’Église parie sur la dignité de la conscience. Dans l’encyclique Evangelium Vitæ, en conclusion d’un long développement sur l’obscurcissement de la conscience individuelle et sociale, orchestré par les medias, Jean Paul II écrit : « Cependant, toutes les influences et les efforts pour imposer le silence n’arrivent pas à faire taire la voix du Seigneur qui retentit dans la conscience de tout homme ; car c’est toujours à partir de ce sanctuaire intime de la conscience que l’on peut reprendre un nouveau cheminement d’amour, d’accueil et de service de la vie humaine » (n. 24). C’est la scintilla animæ, l’étincelle de l’âme, dont saint Jérôme (IV° s) disait qu’elle n’est pas éteinte même chez Caïn, le meurtrier d’Abel. Il y a dans le cÅ“ur de l’homme un sens inné du bien et du mal, que la raison pratique exprime spontanément sous forme de précepte, constituant le premier principe de la vie morale : « Le bien est à faire, le mal est à éviter ».


III. Conjuguer la mission prophétique avec un langage crédible


    Un enseignement plus apologétique


Il faut donc proclamer la Vérité avec autorité pour réveiller les consciences. On ne saurait pour autant sous-estimer, à l’heure de la post-modernité, où le relativisme éthique règne en maître absolu des consciences anesthésiées, la gangue culturelle qui fait pression sur la conscience et l’oblige à refouler dans ses replis ses inclinations les plus naturelles. L’homme est souvent contraint de vivre au seul niveau de ses émotions et devient prisonnier des requêtes irrésistibles de son affectivité blessée. Ce drame culturel rend compte d’ailleurs plus profondément de la condition de l’homme blessé par le péché.

La question demeure donc de savoir comment l’enseignement de l’Église pourra traverser cette gangue et trouver le chemin du cÅ“ur où elle sait pouvoir susciter un écho salutaire. Ne faudra-t-il pas allier à la proclamation prophétique de la Vérité un enseignement plus apologétique de la morale qui sache prendre l’homme d’aujourd’hui là ou il en est, au niveau de ses émotions certes, mais pour lui faire découvrir les émotions plus profondes de son cÅ“ur épris légitimement de liberté et en quête de bonheur ? Comment dire à l’homme d’aujourd’hui que la Vérité morale rend pleinement libre et heureux, là où « trompé par des prophètes de bonheur facile », « il en arrive à marcher dans le tunnel de la solitude et finit souvent esclave de l’alcool ou de la drogue » (Benoît XVI, message de Noël 2006) ?

Cet enseignement ne pourra pas non plus faire l’économie d’une annonce kérygmatique qui le situe dans le cadre plus large de l’annonce du Salut accompli en Jésus-Christ mort et ressuscité. Cette apologétique pourra même être souvent comme le préalable à la proclamation du Salut. Dans son discours de clôture, le Cardinal Vingt-Trois affirme encore : « Dans une société qui fait de la protection un slogan politique et de la proximité et de la compassion un exercice médiatique, il me semble que notre approche du salut mériterait d’être approfondie ».


    Un langage crédible, c’est-à-dire cohérent avec les désirs du cÅ“ur de l’homme


Il  faudra donc faire preuve d’une pédagogie qui montre comment les affirmations positives des grands principes de la vie morale correspondent aux grands désirs du cÅ“ur de l’homme, qui « est resté ce qu’il est depuis toujours : une liberté tendue entre bien et mal, entre vie et mort ».

    Il nous faut donc trouver un langage crédible. Si la foi consiste à adhérer à la Vérité révélée pour le seul motif que Dieu se révèle, on sait pour autant, comme dit saint Thomas, « qu’on doit voir qu’il faut croire » (II-II q. 1, a. 4, ad 2). C’est ce qu’on appelle une « évidence de crédibilité », qui dispose à l’acte de foi, lequel est une grâce, un don de Dieu. Ces évidences de crédibilité sont la qualité du témoin, les signes ou miracles qu’il accomplit, la cohérence de son discours…

    Par analogie, il faut voir qu’il faut adhérer aux grands principes de la morale. L’enseignement de la Vérité ne suffit pas : il faut des évidences de crédibilité pour disposer l’homme d’aujourd’hui à y adhérer pleinement. Là encore, c’est la qualité du témoin qui est en jeu et la cohérence de son discours avec les désirs les plus profonds du cÅ“ur de l’homme.


    Le charisme du discours


Dans son exposé sur le charisme du discours, qui est le charisme propre de celui qui enseigne, saint Thomas dit que son exercice vise trois effets : instruire l’intelligence de ses auditeurs, plaire à leur cÅ“ur pour qu’ils écoutent volontiers la parole divine, toucher leur âme pour qu’ils aiment la vérité et la mettent en pratique. (Cf II-II q. 177 a. 1, resp). Comment trouver les mots qui, sans trahir la vérité dont on veut instruire l’intelligence de l’homme d’aujourd’hui, soient à même de « plaire à son cÅ“ur », c’est-à-dire de répondre à ses désirs, et de « toucher son âme » ?  Voilà la question.

Il faut sans doute d’abord soi-même être à l’écoute de l’Esprit Saint, être un auditeur assidu de la Parole de Dieu, entrer dans la compassion du Seigneur pour les hommes de notre temps, par le moyen de la Parole et des sacrements. Puis il faut redoubler d’efforts pour trouver « un langage crédible », dans lequel le poids des mots est indissociable du témoignage de vie. Car reste vraie cette parole lumineuse de Paul VI, dans Evangelii nuntiandi : « L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres ou s’il écoute les maîtres, c’est  parce qu’ils sont des témoins » (n. 41).

Il faut encore une inlassable patience qui ne renonce jamais pour autant au courage de la Vérité : « Ne diminuer en rien la salutaire doctrine du Christ, est une forme éminente de charité envers les âmes » (Paul VI, Humanæ Vitæ n. 29). Car « Il convient d’employer un style aimable, positif qui ne blesse pas les gens, tout en « blessant » les consciences… sans avoir peur d’appeler les choses par leur nom » (Congrégation pour le Clergé, Le prêtre, maître de la Parole, ministre des sacrements). Et il faut croire que le même Esprit Saint qui inspire cet enseignement de la Vérité dispose aussi le cÅ“ur des hommes de bonne volonté à y donner leur assentiment (HV n. 29).


IV. La voie du bien commun

   

    Comme l’affirme Benoît XVI dans son encyclique Deus Caritas est , l’Eglise « ne peut ni ne doit non plus rester à l’écart de la lutte pour la justice. Elle doit s’insérer en elle par la voie de l’argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s’affirmer ni se développer. (…) l’engagement pour la justice, travaillant à l’ouverture de l’intelligence et de la volonté aux exigences du bien, intéresse profondément l’Église » (n. 28). C’est précisément à ce niveau de l’argumentation rationnelle, comme ouverture de l’intelligence et du cÅ“ur aux exigences du bien, que doit se situer aussi la mission prophétique de l’Église, en particulier dans l’annonce de l’Évangile de la vie.


    Les inclinations de la nature humaine au bien


Il faut donc bien connaître les désirs du cÅ“ur de l’homme, pour aider nos contemporains à les découvrir en eux-mêmes et à les formuler, condition de l’ouverture de leur intelligence et de leur volonté aux exigences du bien. Saint Thomas, dans son traité de la loi naturelle (Cf. I-II q. 94, a. 2, resp), affirme que « le bien est ce que tous désirent », principe qui fonde la vie morale et s’exprime sous forme d’un précepte évident pour tous et que l’on appelle le premier principe de la raison pratique : « Bonum est faciendum, malum est vitandum — il faut rechercher et faire le bien et éviter le mal ». Ainsi, ajoute-t-il, « l’esprit humain saisit comme des biens, et par suite comme dignes d’être réalisées toutes les choses auxquelles l’homme se sent porté naturellement ».

Et à quoi l’homme se sent-il attiré spontanément ? D’abord, comme tous les êtres, à conserver son être selon sa nature propre ; puis, comme tous les animaux, à transmettre la vie : c’est l’inclination sexuelle ; enfin conformément à sa nature propre qui est spirituelle, à connaître la vérité — sur Dieu, précise saint Thomas — et à vivre en société. Ces inclinations, qui fondent l’agir de l’homme, et qui expriment ensemble son inclination fondamentale au bien, sont formulées par la raison pratique sous forme de préceptes : tu dois tout faire pour conserver ton être propre ; pour transmettre la vie ; pour connaître la vérité et vivre en amitié avec tes semblables. En découlent les préceptes de la loi naturelle : honore ton père et ta mère, tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne mentiras pas etc. Ressaisis au niveau de la société, ces  inclinations naturelles fondent pour tous des droits universels, inviolables, inaliénables, qui doivent donc être promus et protégés, et aussi des devoirs qui garantissent la promotion et la protection des droits d’autrui.


Parce que l’homme est doté d’une nature spirituelle, qui lui confère le statut de personne — per se una, une par soi, individu subsistant de nature spirituelle ou intellectuelle — sa fin dernière est personnelle et elle ne saurait être totalement subordonnée à la société. En outre les inclinations de la nature sensible elle-même sont ressaisies par les inclinations de sa nature spirituelle et acquièrent un statut proprement humain : ainsi, l’inclination à la conservation de l’être propre peut conduire à sacrifier sa vie corporelle pour défendre un bien plus noble, comme la vie des siens, ou même pour garder intacte sa vie spirituelle, comme dans l’expérience du martyre ; de même, l’inclination sexuelle ne pourra s’accomplir de manière pleinement humaine en dehors d’une relation de donation interpersonnelle.


Bien particulier et bien commun


En particulier, il y a un lien très fort entre l’inclination à la conservation de l’être propre et l’inclination à la vie en société : ce qui est déjà vrai au niveau de l’utile, car la faiblesse de la nature humaine, qui vient au monde avec la raison et la main, comme dit Aristote, a besoin  pour se conserver du secours mutuel des uns et des autres : aussi, c’est la nature elle-même qui rapproche les hommes et les réunit en société, avant tout choix libre de la volonté, contrairement à l’hypothèse fausse du contrat social. Ce qui est vrai d’abord pour la communauté familiale, qui découle directement de la nature ; et pour la communauté sociale ou politique qui découle de la nature raisonnable de l’homme : il est en effet naturel et raisonnable pour les hommes de s’associer en vue de se réaliser pleinement, au-delà de la famille qui ne saurait suffire à l’épanouissement total de la nature humaine.

Ainsi, d’instinct, l’homme qui aspire à conserver sa vie, à la faire croître et à la défendre contre tout ce qui la menace, est préservé du repli égoïste sur soi par l’inclination naturelle à la vie en société, au-delà de l’utile — car il pourrait encore  risquer à ce niveau d’asservir les autres à son bien de manière utilitariste, au mépris de l’égalité entre tous —, jusqu’à trouver sa joie accomplie dans la gratuité de l’amitié. C’est à ce niveau que se réalise  le plus pleinement l’inclination naturelle de l’homme à la vie en société : la fin de la société, c’est même l’amitié entre tous les hommes qui la composent pour leur permettre d’accomplir ensemble des Å“uvres de qualité ; ces Å“uvres, qui qualifient ou bonifient chacun des membres de la société, ne sauraient se réduire aux activités corporelles, matérielles, économiques, parce que l’homme trouve son bonheur dans la culture au sens le plus noble du terme, c’est-à-dire dans la contemplation de la vérité et l’accomplissement des vertus, principalement la justice et l’amitié. C’est le rôle de la loi que d’assurer l’amitié entre tous les membres de la cité ; et une loi qui condamnerait tel membre innocent au profit d’un autre serait « plus une violence qu’une loi », dit saint Thomas (cf. I-II q. 93 a. 3 ad 2). C’est ainsi que des parents se sacrifieront spontanément pour leurs enfants, qu’un homme pourra être amené à sacrifier sa vie pour préserver la paix durable de sa patrie. Et Jésus pourra affirmer en vérité, ce qui force l’adhésion du cÅ“ur de tout homme de bonne volonté, qu’« Il n’y a pas de plus grand amour que donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13).


Le bien commun est précisément la fin dernière de la vie sociale, c’est la raison d’être de la société. Le Concile Vatican II l’a défini comme « cet ensemble de conditions sociales qui permettent tant aux groupes qu’à chacun de leurs membres, d’atteindre leur perfection d’une façon plus totale et plus aisée » (Gaudium et Spes 26). Le bien commun n’est pas la simple somme des biens particuliers, comme s’il était absorbé dans le strict bien individuel, comme le prétend la conception libérale et individualiste de la société. Ainsi, l’amour des parents, qui est le bien commun des enfants, la condition de leur croissance et de leur épanouissement personnel, se partage entre tous sans se diviser : il est plus grand que l’amour particulier pour chacun des enfants et en même temps totalement donné à tous autant que chacun est disposé à le recevoir. Le bien commun comprend donc une dimension personnelle, car chacun a droit à prendre sa part du bien commun, lequel dépasse toujours le bien particulier en naissant de la conjugaison des efforts de tous — d’ailleurs si on n’en retirait rien pour soi, on s’en désintéresserait. En même temps, il a une dimension collective et par là, il requiert que l’on se donne avec abnégation pour le promouvoir. Sans oublier que si le bien commun oblige la personne, en tant qu’elle est membre de la société, comme une partie par rapport au tout, il est en dernière analyse ordonné au bien de la personne dont la dignité et la vocation transcendent la société. C’est la conception collectiviste qui sacrifie l’individu à la collectivité.

Le bien commun est donc la garantie des droits de la personne humaine  et leur donne un avenir : il assure à tous, sans acception de personne, les conditions nécessaires à leur épanouissement plénier conformément à leur dignité personnelle, qui ne peut jamais être asservie, ni aux intérêts particuliers de quiconque, ni à l’intérêt général.  Le principe du bien commun découle en effet de la dignité, de l’unité et de l’égalité de toutes les personnes qui composent la société. Mais cette garantie est le fruit des efforts volontaires de tous les membres pour le promouvoir et l’enrichir continuellement : il y a une interdépendance entre le bien particulier et le bien commun qui seule peut assurer la cohésion sociale et le bonheur de tous.


Bien commun et liberté


Ces inclinations naturelles, loin de contraindre la liberté, considérée à juste titre comme le signe par excellence de l’image de Dieu dans l’homme, fondement ultime de sa dignité, en orientent au contraire l’exercice ordonné, de l’intérieur, pour lui permettre d’atteindre son bien véritable, le bien humain total. Elles nous montrent, comme le disait, l’été dernier,  le Pape Benoît XVI devant un parterre de prêtres italiens, « que la liberté humaine est toujours une liberté partagée et qu’elle ne peut fonctionner que si nous partageons nos libertés dans le respect des valeurs qui nous sont communes à tous ». Et elles nous sont communes, car elles sont inscrites dans la nature de la personne humaine.

C’est que, au fondement de la culture individualiste qui imprègne notre société d’aujourd’hui, il y a, comme le disait Jean Paul II, une conception pervertie de la liberté, « une conception de la liberté qui exalte de manière absolue l’individu et ne le prépare pas à la solidarité, à l’accueil sans réserve ni au service du prochain (…) une liberté individualiste qui finit par être la liberté des ‘plus forts’ s’exerçant contre les faibles près de succomber » (EV 19). C’est une liberté qui précède toute inclination de la nature, une liberté dite d’indifférence qui engendre ou bien le libéralisme absolu, ou bien le totalitarisme : car il n’y a que la loi qui puisse, de l’extérieur la contraindre et l’obliger. C’est « une liberté qui s’arrête là où commence celle des autres », comme si l’autre était appréhendé avant tout comme un obstacle et une menace ; là où la liberté, orientée de l’intérieur par les inclinations naturelles au bien, comprend d’instinct l’autre comme un collaborateur et un ami.  « Avec cette conception (individualiste) de la liberté, écrit encore Jean Paul II, la vie en société est profondément altérée. Si l'accomplissement du moi est compris en termes d'autonomie absolue, on arrive inévitablement à la négation de l'autre, ressenti comme un ennemi dont il faut se défendre. La société devient ainsi un ensemble d'individus placés les uns à côté des autres, mais sans liens réciproques: chacun veut s'affirmer indépendamment de l'autre, ou plutôt veut faire prévaloir ses propres intérêts. Cependant, en face d'intérêts comparables de l'autre, on doit se résoudre à chercher une sorte de compromis si l'on veut que le maximum possible de liberté soit garanti à chacun dans la société. Ainsi disparaît toute référence à des valeurs communes et à une vérité absolue pour tous: la vie sociale s'aventure dans les sables mouvants d'un relativisme absolu. Alors, tout est matière à convention, tout est négociable, même le premier des droits fondamentaux, le droit à la vie » (EV 20).


 Quand la liberté est éduquée, c’est-à-dire quand les inclinations qui la fondent sont stabilisées en vertus, alors elle recherche fermement, aisément, agréablement le bien d’autrui avant son bien propre : c’est la condition sine qua non de la paix et de la cohésion sociale. Quand la liberté fait fi de ces inclinations, elle entre tôt ou tard en conflit avec l’autre, jusqu’à l’éliminer. Ainsi, quand le droit de la femme à disposer de son corps, l’emporte sur le droit de l’enfant à naître, il en résulte non seulement un traumatisme psychologique irréparable humainement, comme tous s’en accordent aujourd’hui, mais encore un état de violence latent qui éclate à tous les niveaux de la vie familiale et sociale. Quand la vie de la personne handicapée, du vieillard ou du malade incurable en phase terminale n’est plus considérée comme un bien, parce qu’elle pèse trop lourd — en argent, en temps donné… — sur le corps social, on invoque l’argument spécieux d’une pitié fallacieuse pour la vouer à une « mort douce » — il faudrait dire plutôt que leur souffrance nous fait trop souffrir ! Là où saint Thomas, suggère dans son traité de la justice (cf. II-II q. 64 a. 6), que les membres pesants de la société, qui ne semblent plus pouvoir enrichir le bien commun par une contribution personnelle, n’en sont pas moins pour lui une occasion d’enrichissement : dans l’ordre le plus élevé de l’amitié sociale, de la fraternité, ils suscitent la générosité, le dévouement, la solidarité des bien-portants, toutes valeurs qui constituent le secret de la société humaine, de sa cohésion et de sa croissance. Aussi, les membres souffrants et humainement diminués de la société seront-ils une de ses parties les plus précieuses.


Où s’arrêtera donc la frénésie de cette conception individualiste de la liberté ? Peut-être faudra-t-il, comme le suggérait encore Benoît XVI, devant des prêtres italiens l’été dernier, les catastrophes écologiques qui s’annoncent, fruit de l’égoïsme de l’homme qui veut jouir sans retenue des richesses de la terre, au mépris de la destinations universelle des biens de la création, pour que l’homme, se mette enfin à l’écoute de « la voix de la terre » et de ses lois : il n’aura plus qu’à se mettre à nouveau à écouter « la voix de sa nature » pour retrouver les inclinations naturelles qui sont à la source de sa liberté et de son bonheur.


Une liberté qui a besoin d’être libérée


C’est le péché qui est à l’origine de cette conception pervertie de la liberté. C’est le péché qui a blessé la nature humaine et endommagé les inclinations naturelles de l’homme : à la conservation de l’être propre par une blessure de faiblesse, à la transmission de la vie, par une blessure de convoitise, à la connaissance de la vérité, par une blessure d’erreur, à la vie en société, par une blessure de malice (cf. I-II q. 85, a. 3, resp.).

Dans l’un de ses derniers messages — c’était à Lourdes le 15 août 2004 —, Jean Paul II lançait en conclusion de son homélie, où il avait lancé un appel vibrant à la protection de la vie depuis sa conception jusqu’à son terme : « La Vierge de Lourdes a enfin un message pour tous: le  voici: soyez des femmes et des hommes libres ! Mais rappelez-vous:  la liberté humaine est une liberté marquée par le péché. Elle a besoin  elle aussi d’être libérée. Christ en est le libérateur, Lui qui  «nous a libérés pour que nous soyons vraiment libres» (Ga 5, 1).  Défendez votre liberté ! ».


Par bonheur, la nature de l’homme n’a pas été totalement corrompue par le péché, et la voix de Dieu continue de se faire entendre au plus intime du cÅ“ur de l’homme : « Où es-tu ? » (Gn 3, 9) ; ou encore : « Qu’as-tu fait ! » (Gn 4, 10). Le Christ, dans le mystère pascal de sa mort et de sa résurrection, a porté précisément à son accomplissement rédempteur le dialogue inauguré par Dieu avec Caïn après le meurtre de son frère Abel : « Qu’as-tu fait de ton frère Abel ? Je ne sais pas, suis-je le gardien de mon frère ? ». Alors Yahvé reprit : « Qu’as-tu fait ! Écoute le sang de ton frère crier vers moi du sol (…). Mais Yahvé mit un signe sur Caïn afin que le premier venu ne le frappât point » (Gn 4, 9-10. 15). Le Christ lui a été frappé, il est mort, précisément pour que tous, même Caïn, aient la vie et l’aient en abondance.


Conclusion


    La mission prophétique de l’Église consiste donc à réveiller les consciences avec autorité, par la proclamation à temps et à contre temps de l’Évangile de la vie.  Elle consiste encore à trouver un langage crédible qui rejoigne les inclinations profondes qui sont au fondement de la liberté de l’homme, qui est essentiellement une liberté ordonnée de l’intérieur au bien et au bien commun. Elle doit enfin proclamer le salut apporté par le Christ. Le monde attend de nous que nous n’ayons pas peur d’annoncer l’Évangile du salut en Jésus-Christ. Comme le disait encore le Cardinal Vingt-Trois dans son discours de clôture de la dernière assemblée plénière de Lourdes : « Sans doute, notre communion au Christ Sauveur n’est-elle pas facile à communiquer, mais elle le serait moins encore si les chrétiens étaient incertains ou, pire, honteux de ce qu’ils reçoivent du Christ. Approfondir le contenu de notre espérance nous permet d’être plus audacieux dans nos actions diverses et plus clairs aussi dans notre manière d’être dans la société et dans la collaboration avec nos concitoyens. Si connaître le Christ, vivre du Christ, aimer le Christ, est une richesse, de quel droit prendrions-nous notre parti de ce que tant de nos contemporains puissent vivre à l’écart de cette richesse ? L’Église que nous essayons de vivre et de faire vivre, c’est l’amour de Dieu manifesté à l’humanité, c’est le Christ présent et offert à tout homme. Notre premier objectif est toujours de vivre cette présence dans toutes les situations humaines et de l’annoncer, à temps et à contre temps, y compris dans les situations de détresse. C’est à travers ses disciples que cette présence du Christ se révèle ».



Le 11/11/2007                  D. Marc Aillet, Csm

Vicaire général du diocèse de Fréjus-Toulon

 

 
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